Jeans selvedge : 5 raisons pour lesquelles ils sont plus chers

Ourlet selvedge DAO

Avec cet article j’ai voulu répondre à une question récurrente : pourquoi un jeans dit « selvedge » coûte-t-il toujours plus cher qu’un jeans brut basique ? Afin de répondre à cette interrogation je vais vous exposer 5 raisons, simples et claires, pour que vous compreniez ce qui fait la qualité de ce type de toile et bien sûr… son prix élevé !

Pour les néophytes, je vais d’abord introduire rapidement le terme « selvedge ». Le terme selvedge provient de l’expression anglaise « Self-finished edge » qui signifie tout simplement « bord fini ». La finition permet au jeans d’être plus résistant et à la toile de ne pas se déformer ou de rompre. Combinaison rare, le selvedge est donc un atout à la fois technique et esthétique.

La toile selvedge DAO

La toile selvedge DAO

Je m’attarderai sur la question de la finition dans un autre article (que je prépare actuellement). L’essentiel aujourd’hui est de vous faire comprendre pourquoi ce type de denim se paye souvent plus cher. Je vais ici m’attacher à vous décrire la réalité du métier dans mon atelier nancéien.

 5/ La quantité de tissu

Pour pouvoir couper et fabriquer un vêtement, il faut du tissu. Pour expliquer l’écart de prix, c’est qu’à la base le métrage entre un tissu dit selvedge et non-selvedge est différente. Pour un jeans basique, il faut compter environ entre 1m20 et 1m50 de tissu, et pour un jeans selvedge il faut compter entre 2,30 et 2,50m… soit une augmentation de 66% entre un jeans basique et un selvedge ! Pour mieux comprendre mon propos, je vous invite à regarder l’image ci-dessous.

Comparaison-des-toiles

Comparaison-des-toiles

De base, la largeur utile (la largeur dans laquelle je peux couper mon jeans, appelée aussi laize) pour un denim selvedge est comprise entre 75 et 85cm. Pour un tissu denim basique, la laize (ou la largeur utile, c’est la même chose) est comprise entre 130 et 150cm. Je dois donc récupérer en longueur ce que je perds en largeur pour couper un pantalon selvedge.

Note : nous avons deux jambes et de manière logique pour fabriquer un jeans Type 5 il me faut deux devant et deux dos pour former les deux jambes. Le devant avec la poche correspond ici au patron #1 et le dos correspond au patron #2. Pour ne perdre personne en route, je n’ai pas placé toutes les petites pièces qui composent le Type5

Selvedge VS Classique

Différence de laize denim selvedge VS classique

De manière implacable, si votre largeur de tissu est plus grande, vous utiliserez moins de longueur linéaire que si vous avez une petite laize et ce, pour le même pantalon. Sachez que certains denims peuvent coûter jusqu’à 25/30€ du mètre, je vous laisse faire le calcul pour le coût de matière première  

4/ Le placement

Maintenant que vous savez que pour couper un jeans selvedge il me faut à peu près 2m50 de tissu, nous allons passer à l’étape du placement. Pour obtenir le fameux liseré sur le bas de la jambe et sur la cinquième poche, il me faut à chaque fois revoir le placement de tous mes patrons au moment de la coupe (soit 9 patrons et 11 éléments au total). Un placement en couture fait référence à la façon de poser les patrons sur le tissu avant qu’il ne soit coupé. Les patrons, ce sont  les plans du jeans.

Mauvais placement selvedge Bon placement selvedge

Un patron serré contre l'extrémité de la toile

Un patron serré contre l’extrémité de la toile

L'intérieur d'un jeans selvedge

L’intérieur d’un jeans selvedge

Autoroute du selvedge qui parcourt la jambe

Autoroute du selvedge qui parcourt la jambe

Avant de pouvoir placer les patrons, il faut donc bien placer son tissu. Dans le cas d’un jeans à bord fini (ou selvedge, c’est la même chose) c’est une étape délicate. Le bord doit être toujours à l’extérieur de la jambe et ce tout du long de celle-ci. Si un écart subsiste, alors le jeans devient impossible à fabriquer. Il faut donc que tout au long du matelassage (la multiplication des couches de tissus pour obtenir un « matelas »), le denim soit bien bord à bord à chaque extrémité. Cette étape demande donc du temps et surtout beaucoup de rigueur afin d’avoir un denim parfaitement coupé contrairement à un denim basique qu’on peut matelasser plus facilement et plus rapidement.

Matelassage vu du dessus

Matelassage vu du dessus

Matelassage vu de côté

Matelassage vu de côté

Note : un beau « matelassage » c’est un matelas de tissu ou rien ne dépasse comme les photos ci-dessus.

3/ Lieu de production et quantité fabriquée

Pour son tissage, le denim selvedge requiert des machines à tisser spécifiques dites à navette. La création de ces machines date du XVIIIème siècle. D’abord manuelles elles ont été perfectionnées par la suite pour devenir automatique, elle ont été remplacées depuis par des machines à tisser dites à jet d’air. (Je vous expliquerai la différence dans mon prochain article).

Le TOP 5 des pays producteurs de denim selvedge :

Japon, Etats-Unis, Italie, Inde et Chine
Japon, Etats-Unis, Italie, Inde et Chine

Il y a bien d’autres nations qui fabriquent ce type de tissu mais 90% du marché actuel est tenu par ces 5 pays. Dans le segment du jeans moyen/haut de gamme (à plus de 150€) deux pays sont souvent plébiscités : le Japon et les USA. Le premier est réputé pour la qualité de ses teintures (à l’indigo) et le deuxième est apprécié pour la qualité des finitions sur jeans finis.

Attention : on associe trop souvent le terme selvedge à japonais. Même si la qualité des denims japonais n’est plus à démontrer, le denim selvedge peut être d’une autre nationalité. Si on dit souvent selvedge japonais, c’est comme le vin français : c’est le plus réputé mais d’autres peuvent être produit ailleurs. Selvedge, c’est seulement un terme pour désigner un tissu à bord fini.

Trois bains de teinture indigo

Trois bains de teinture indigo

Si la toile est fabriquée sur place, le jeans que vous allez acheter sera produit au même endroit. Ils seront donc fabriqués dans des pays où la main d’œuvre est plutôt chère. A titre d’exemple, les coûts uniquement liés à la fabrication d’un jeans entre le Viêt-Nam et la France peuvent être multipliés par 10, voire 15 dans certains cas.

Fast et slow fashion

Fast et slow fashion

Les marques de denims spécialisées dans les toiles selvedges sont souvent « slow fashion ». A l’inverse des grands groupes de la « fast fashion » (renouvelant souvent leurs collections) les produits  de marques « slow fashion » (dont je fais partie) ont un cycle de vie plus long. Pour ma part, j’ai mis 4 ans à développer ma première coupe de jeans (le Type 5) avec sa gradation (toutes les tailles). Avec DAO mon but est de proposer une alternative.

Elle est pas belle cette place Stanislas ?

Elle est pas belle cette place Stanislas ?

La place Stanislas ne s’est pas construite en un jour et faire évoluer doucement mes jeans, les améliorer de collection en collection me semble plus naturel. Là où les grands groupes produisent des milliers de jeans par saison, je ne peux pas produire plus de 1000 pantalons par an dans mon atelier à Nancy. Cela a aussi un impact sur le coût d’un denim selvedge par rapport au denim brut basique. Mathématiquement, si la quantité de produit à fabriquer est basse on ne peut pas y appliquer des économies d’échelle.

Note : si les grands groupes sont en place, c’est qu’il y a une demande. Je ne veux pas stigmatiser leurs clients, mais simplement leur donner la possibilité de faire un choix différent. Il n’y a pas de bon ou mauvais côté, vous choisissez en fonction de vos moyens. Dans mon cas, lorsque vous entrez, j’essaye d’offrir un service et une qualité de produit à la hauteur du tarif que je demande pour un de mes jeans.

2/ L’exigence matérielle

Un jeans selvedge s’achète brut et les fans l’aiment pour son coté rigide et épais. L’épaisseur se traduit toujours par un grammage exprimé en « oz » (ce sont par exemple les 12oz, 14 oz et 16oz que je vous propose). Plus le chiffre est grand, plus la densité du denim sera forte.

Le poids d'un jeans selvedge 16 oz

Le poids d’un jeans selvedge 16 oz

Le poids d'un jeans brut basique

Le poids d’un jeans brut basique

Pour pouvoir monter des jeans très épais comme mon denim 16.oz, il faut du matériel spécifique. Désolé, mais la machine à coudre de votre grand-mère ne suffira malheureusement pas ! Il faut souvent faire appel à des machines industrielles (12 dans mon atelier, toutes jouant un rôle spécifique) pour pouvoir passer toutes les épaisseurs.

Notez qu’il existe également un classement dans les machines industrielles : de l’industrie légère pour faire du t-shirt à de l’industrie « lourde » pour faire du jeans épais voire du cuir. Bien évidemment utiliser de l’industriel léger pour faire du denim selvedge c’est comme utiliser une paire de ciseaux d’écolier pour couper une tôle en acier (cela risque d’être long voire impossible).

Ma machine à fabriquer les boutonnières

Ma machine à fabriquer les boutonnières

L'aspect industriel de ma machine

L’aspect industriel de ma machine

L’investissement et l’exigence matérielle que demande le denim selvedge s’en retrouve forcément répercuté sur le prix de fabrication du produit fini.

1/ La qualité de la matière première et du tissage

Pour fabriquer les jeans tels qu’on les connaît tous, il faut du coton. Pour les champions du selvedge, trouver une matière première de qualité est simple. Les Etats-Unis ont leur propre coton sur place et le Japon va toujours chercher son coton en Afrique. Si le Japon est si connu pour la qualité de ses denims c’est pour le savoir-faire et la profondeur de leur teinture indigo qui confère intensité et nuances au jeans. Quoi qu’il en soit, ce sont toujours des cotons de qualité qui sont utilisés et qui justifient le prix d’un tel jeans.

Une fleur de coton capturée par nos soins

Une fleur de coton capturée par nos soins

Il existe des tissages rares qui font appel à des techniques et des méthodes de tissage particulières. Ces différentes méthodes de tissage ont chacune leur appellation et leur savoir-faire propre. On parle de : right hand twill, left hand twill et broken twill. Pour le tissage, le jeans selvedge est constitué d’un fil de coton continu plus serré et plus dense.

Il n’y a qu’une seule machine au monde capable de créer ce motif, celui que vous retrouvez sur mon jeans selvedge 14 oz chevrons. C’était en fait une erreur de paramétrage qui faisait que la machine ne tissait pas comme elle le devrait. C’est donc une simple erreur qui a permis de créer un des plus beaux denims au monde. Beaucoup de personnes ont un coup de cœur pour cette toile lorsqu’elles entrent dans ma boutique, et pour ceux qui n’ont pas la chance de passer à Nancy je vous laisse jeter un œil à ce plan serré.

La toile 14 oz chevrons

La toile 14 oz chevrons

Point bonus : Pourquoi nos prix sont-ils si compétitifs ?

A niveau de vie équivalent, les jeans selvedge que je fabrique en France sont moins chers que ceux vendus par des marques japonaises ou américaines. Chez DAO, je m’attelle à faire beaucoup de choses moi-même en interne comme les patrons, la coupe, la fabrication et la création. C’est cette utilisation permanente du « système D » qui me permet d’avoir un prix cohérent et de vous proposer des jeans selvedge à 150€.

C’est une toile de qualité premium à bords finis que je fais venir du Japon. J’ai ensuite dû travailler pour trouver le matériel et fabriquer mes propres jeans. J’ai pu avoir un équipement (relativement complet) à moins de 3 000€ alors que certaines entreprises doivent généralement débourser entre 15 000 et 25 000€ pour s’équiper convenablement avec du bon matériel d’occasion.

Ma piqueuse plate

Ma piqueuse plate

Ma machine à faire les points d'arrêt

Ma machine à faire les points d’arrêt

En France, nous nous sommes rapidement désintéressés de la couture. Ce savoir-faire n’est plus une valeur fondamentale et les entreprises de couture (façonniers) ont fermé petit à petit. Aujourd’hui, certaines boutiques de jeans ne savent même pas ce qu’elles vendent et certains particuliers qui héritent d’un outillage performant ne réalisent pas les petits bijoux qu’elles ont en leur possession. C’est par des petites annonces et en prenant la route aux 4 coins de la France que j’ai pu m’équiper.

Détails tension du fil

Détails tension du fil

Détails aiguille

Détails aiguille

Derrière DAO, il y a avant tout beaucoup de système D : une boutique-atelier où je combine vente, création, coupe, fabrication et production. Ma boutique c’est donc un ensemble d’étagères pour proposer mes produits et une seule salle pour toutes les machines et le stock.

C’est tout ce travail en autonomie qui me permet de vous proposer aujourd’hui ces jeans selvedge à 149,90€ 

 

 

Crédit photo bain indigo : Yennie Tse pour Fourth Sector Collection

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Davy Dao

Davy Dao

Artisan Créateur
Je m'appelle Davy, je suis l'artisan derrière la marque DAO. Autodidacte, cela fait plus de 10 ans que je navigue dans l'univers du denim. Depuis 2014, je conçois et fabrique (de mes mains) mes jeans dans mon atelier-boutique situé 5 rue Saint Nicolas à Nancy. A l'image de mon atelier, mon blog est un endroit ouvert à l'échange et à la discussion.
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